Un possible non, révélateur de malaise social
Les partisans du « oui » ont beau expliquer que les raisons invoquées (libéralisme, Turquie, circulaire Bolkestein, politique du gouvernement) n’ont rien à voir avec la question posée, le « non » persiste.

De faux arguments, des vrais problèmes
Au-delà de la nécessaire explication sur le contenu du texte, ne nous faut-il pas entendre les questions, les angoisses les difficultés que nous renvoient nos concitoyens :

Derrière la question de la Turquie, une intégration limitée des populations d’origine maghrébine, le refus des manifestations intégristes et terroristes de l’islam.

Derrière la question du libéralisme ou de la circulaire Bolkestein, un chômage persistant à un niveau très élevé depuis une génération.

Derrière le refus d’une nouvelle avancée de l’Europe, le sentiment d’être bousculé par l’évolution des autres pays et d’avoir perdu toute marge de manœuvre

Derrière le souhait de montrer son opposition au gouvernement, la perte de confiance dans les hommes politiques.

La force du non révèle le gigantisme du malaise social, une crise larvée que le 21 avril avait déjà annoncée.

L’échec de l’intégration
Un mensuel spécialisé affichait il y a quelques mois sa Une autour de l’accès au statut de cadre : à diplôme égal un maghrébin à deux fois moins de chance, un noir six fois moins de chance de devenir cadre qu’un européen d’origine ! Faut-il s’étonner alors , même si ce n’est pas admissible, de voir se mettre en place des « bandes ethniques », prêtes à tous les trafics et toutes les violences pour accéder à la société de consommation comme on a pu le voir lors de la manifestation du 8 mars ?

La ségrégation urbaine, un chômage massif touchant en priorité les moins qualifiés, ont, en une génération, conduit à la situation que nous connaissons : stabilisation de la délinquance à un haut niveau, repli sur soi et développement du communautarisme, tentations des plus exaltés à rejoindre les mouvements extrémistes.

La question lancinante de l’emploi
On ne luttera efficacement contre ces dérives que si on redonne des perspectives à tous ceux qui souhaitent s’intégrer dans la société et en premier lieu dans le monde du travail. Et pour cela, une seule solution : renouer avec une croissance élevée, supérieure à 3% de manière régulière et ainsi créer les nombreux emplois synonymes de réduction du chômage. La période de croissance de 1998 à 2001 s’est traduite par une forte création d’emploi et la réduction régulière du taux de chômage. Cette période ne doit pas être un accident mais la norme de notre pays pendant de nombreuses années. C’est ainsi que nous aboutirons à un taux de chômage bas et au fort taux d’activité que connaissent certains de nos voisins proches, à commencer par la Grande Bretagne.

La question européenne a vu l’expression de la crainte de perte d’emploi et/ou de niveau de vie se focaliser sur les délocalisations vers les pays de l’Est puis sur la libéralisation des services et la circulaire Bolkestein. Cette expression de rejet traduit des inquiétudes réelles mais une erreur profonde : ce n’est pas en se crispant sur les emplois du passé que l’on crée de l’activité et l’emploi de demain.
La législation sur les licenciements, les mesures visant à réduire la population active, soit en retardant l’accès des plus jeunes, soit en faisant partir le plus tôt possible les plus anciens, la loi sur les 35 heures, tout cela s’appuyait sur le même postulat : le nombre d’emploi étant limité, il faut répartir la pénurie.
Cette politique a conduit à un taux d’activité des 15/65 ans parmi les plus faibles du monde développé, mais n’a pas pour autant empêché l’installation durable d’un chômage touchant officiellement environ 10% de la population active.

L’expérience des pays dont les résultats dans ce domaine sont biens meilleurs que les nôtres, montre que la politique efficace est l’inverse de la nôtre : il faut consacrer l’essentiel de l’énergie à développer des activités, créer des emplois et aider les personnes en difficultés à se repositionner dans le monde du travail par des mesures actives, en particulier la formation.

De nouvelles marges de manœuvre à utiliser
Face aux défis gigantesques posés par la formidable croissance de la Chine, le réveil de l’Inde, et derrière eux d’une grande partie de l’Asie, face à la course à l’innovation menée par les Etats-Unis, la tentation du repli sur soi frileux est confortée par l’idée qu’il n’existe plus de marges de manœuvre pour l’action. L’Europe est accusée alors de nous priver des leviers du déficit budgétaire, de la dévaluation, de l’élévation des barrières douanières ou même du volontarisme économique que traduisait le programme de nationalisations de 1981.
En réalité, ce qui n’est plus à notre portée, ce sont les outils efficaces pendant le troisième quart du 20ème siècle, qui nous ont permis de rattraper les USA pendant cette période, mais qui ne sont plus adaptés à l’économie du 21ème siècle.

Il nous faut agir sur les leviers de l’économie de la connaissance dont l’Union Européenne nous propose la voie, celle des pays développés du 21ème siècle. Ces leviers existent, ils sont connus, ils ont déjà été utilisés par certains de nos voisins chez lesquels ils ont fait la preuve de l’efficacité. Pour quelles raisons notre pays qui a fait de tout temps la preuve de sa capacité d’innovation, qui a la démographie la plus dynamique d’Europe, s’accrocherait il au passé et resterait il à l’écart de cette économie de la connaissance dont l’Union Européenne, à travers la stratégie de Lisbonne, à voulu faire le levier de la progression sociale ?

Ces leviers ne sont plus dans le centralisme technocratique mais dans une organisation qui au plus proche de la réalité des citoyens, permet la coopération fructueuse des mondes de l’entreprise, de la formation, de la recherche et de l’investissement. Les axes de développement sont nombreux : le rapport Beffa a pu identifier 50 domaines de recherche et de développement. La volonté des acteurs locaux existe aussi : l’appel à projet sur les pôles de compétitivité a suscité en quelques mois 105 projets regroupant sur les territoires les acteurs de l’entreprise, de la recherche et de la formation.

Comme la Catalogne, comme la Bavière, comme la Finlande le font déjà, comme le nouveau gouvernement socialiste du Portugal souhaite le faire, nous devons tout faire pour développer les pôles d’excellence et les clusters qui tireront la croissance vers le haut. C’est ainsi que nous assurerons le développement de l’emploi et la pérennité de notre protection sociale menacée par les déséquilibres démographiques.

Encore faut-il une volonté politique pour aller de l’avant, enlever tout ce qui emprisonne les acteurs publics locaux dans une relation verticale et centralisée cloisonnante. Il s’agît au contraire de donner de l’autonomie aux responsables locaux, de simplifier radicalement les structures de fonctionnement pour faciliter et encourager le travail en réseau générateur du développement.

Les responsables d’université ont montré qu’ils y étaient prêts : la conférence des présidents d’université a adopté à l’unanimité des propositions qui vont très clairement dans ce sens. C’est maintenant aux responsables politiques de prendre leurs responsabilités. Le débat annoncé sur la recherche en donne l’occasion.

Rapprocher l’élu du citoyen
Ces responsables veulent-ils donner raison aux français qui montrent de plus en plus qu’ils ont perdu toute confiance envers les hommes politiques ? Les citoyens ne supportent plus
les doubles discours qui consistent par exemple à désavouer à Paris ce que l’on a approuvé à Bruxelles,
les pratiques qui donnent clairement la priorité à son propre avenir politique plutôt qu’à la mission confiée par le peuple,
l’inactivisme conjugué aux promesses et aux fanfaronnades,
la prétention et le mépris, conjugués à une incroyable méconnaissance des réalités économiques modernes,
le cumul des mandats comme instrument de sécurité et d’enrichissement personnel .

La confiance envers les responsables politiques ne reviendra que le jour où la réduction des strates hiérarchiques, la redéfinition des rôles de chaque collectivité, la prise en charge des responsabilités de gestion par les régions et le non cumul des mandats clarifieront le rôle et la responsabilité de nos élus.

L’avenir de l’Europe
La constitution proposée aux suffrages de nos concitoyens ne sera peut-être pas adoptée par eux. Elle constitue un pas réel mais largement insuffisant vers une véritable Fédération Européenne. Celui-ci ne pourra être mis en place tant que la plus part des pays membres constatent que les principaux grands pays et en particulier la France, se servent de l’Europe pour essayer de conforter leur immobilisme et en faire payer les conséquences par les pays voisins. Le jour où la France aura mis en place les réformes dont elle a besoin et ainsi renoué avec la croissance et avec son avenir, elle sera plus crédible auprès de ses voisins. Et elle pourra alors leur proposer de mettre en place les structures fédérales qui permettront à l’Europe de peser dans le concert politique mondial et d’œuvrer en particulier pour l’établissement de la paix et la diffusion des valeurs qui fondent notre appartenance à l’Union.


Energies Démocrates appelle tous les Français à se mobiliser dès maintenant pour l’avenir de leur pays et pour la réalisation des réformes indispensables pour assurer l’avenir de notre pays. En attendant, nous dirons bien sur « oui » à cette constitution, oui pour aller de l’avant avec l’ensemble de nos amis européens.

Gérard Bardier (Mai 2005)