Crise ou pas crise ?
Lors d’un passage de Christian Blanc à l’émission de France 3 "France Europe Express", nous avons assisté, stupéfaits, au spectacle d’un Ministre de la République souriant et content de lui, expliquant que la France ne connaissait pas aujourd’hui de crise majeure. Christian Blanc jouerait donc les Cassandre. Simple aveuglement ou petit mensonge politicien ? Peu importe, cela permet de préciser ce qu’est un des problèmes majeurs auquel notre pays doit faire face.
La crise dont il est question, chaque Français la perçoit aujourd’hui dans sa vie de tous les jours. Elle concerne l’abandon de fait par l’Etat des missions et des tâches dont il prétend par ailleurs garder le monopole. La sécurité et l’éducation en sont les deux symboles les plus frappants.
Lequel d’entre nous n’a pas assisté récemment - ou n’a pas été victime - à un vol de sac ou de portable, un acte de vandalisme, une agression ? Quelle femme n’est pas sortie de chez elle avec appréhension ? Quel mari (parent) n’a pas conseillé à (ses enfants) sa femme de faire attention ? Face à cette détérioration quotidienne de la sécurité, l’Etat a renoncé. La police de proximité n’est proche de personne, les plaintes ne sont pas reçues, les forces de l’ordre ne se déplacent même plus et réclament à grands cris des moyens et des effectifs supplémentaires alors que nous avons déjà le taux de policiers par habitant le plus élevé d’Europe.
Cette situation amène les plus fortunés à suivre le modèle américain et à confier au secteur privé la gestion de leur sécurité quotidienne. Les autres se réfugient dans les communautés de base - famille, copains, cité - perçues comme seules capables d’apporter un peu de la protection nécessaire. Veut-on vraiment suivre cet exemple américain où les diverses polices privées sont trois fois plus nombreuses que celles des villes et des comtés ? Il suffit de continuer à nier les faits et l’évidence pour ouvrir la voie à une privatisation insidieuse...
Il en va de même pour l’Education Nationale. Organisation rigide, bureaucratique et ingérable, elle a renoncé depuis longtemps à éduquer vraiment ceux qui lui sont confiés pour se contenter de les sélectionner sur des critères qui ont de moins en moins à voir avec le monde moderne. Comme d’habitude, quelles que soient les protestations syndicales, c’est le marché qui régule. Quand l’administration s’effraie et se plaint de ce que les enfants aient tant changé, contrairement à elle qui est restée désespérément la même, les familles en tirent les conséquences et trouvent des espaces de liberté dans l’enseignement privé primaire, secondaire ou supérieur, dans les Grandes Ecoles, à l’étranger, bref dans tout ce qui ne relève pas du grand service public national unifié.
C’est cela la crise actuelle. C’est cette distance qui ne cesse de s’accroître entre un monde politique et administratif - ce sont les mêmes– et une société dont il n’est plus capable de comprendre et de gérer les évolutions dans les domaines qui touchent le plus les Français. Cela ne veut pas dire que nous allons vers une explosion de type 1968. La façon dont se résoudra cette crise est impossible à prévoir. Il faut simplement constater qu’elle se manifeste principalement par l’abandon progressif par l’Etat de ses missions, même les plus régaliennes comme la sécurité.
Que s’est-il passé ? Comment en est-on arrivé là ? Un peu de recul permet de le comprendre. Entre la fin de la seconde guerre mondiale et la crise pétrolière des années 70 - pendant les trente glorieuses - les nécessités de la reconstruction et l’abondance des ressources ont permis à l’administration d’oeuvrer dans une confortable logique de redistribution. Dès lors, il n’était pas trop difficile de s’adapter aux évolutions, d’ailleurs assez lentes, d’une société dont les choix n’étaient que peu contraints par les limites budgétaires.
A partir de 1975, les ressources se sont brutalement raréfiées. Il n’était plus question de distribuer mais bien au contraire de contrôler les dépenses. Le secteur marchand l’a bien compris, parfois très brutalement, qui cessa de promettre l’épanouissement dans le travail pour exiger toujours plus d’efforts, qui restructura, réorganisa, et accrut, parfois à l’excès, la pression sur les individus. Le monde administratif, lui, n’a rien vu, rien anticipé. Arc-bouté sur ses privilèges, défendant becs et ongles des modes de fonctionnement dépassés, le monde administratif n’avait plus à offrir qu’un service de plus en plus pauvre à un coût de plus en plus élevé et décrocha peu à peu du monde réel. Il ne s’est pas renouvelé. Ses modes de sélection, de recrutement et de gestion ne lui ont pas permis de s’irriguer des réalités nouvelles. Ce sont les conséquences de ce décrochage que nous affrontons aujourd’hui et que les mesures que Christian Blanc a proposé de soumettre à référendum visent à corriger.
Si avoir le courage de poser ce diagnostic et de proposer des solutions, c’est jouer les Cassandre, alors il ne faut pas hésiter. Jouons les Cassandre !
Novembre 2001 - François DUPUY